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HOMMAGE À BABAHADI ET SON TEMOIGNAGE

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HOMMAGE À BABAHADI ET SON TEMOIGNAGE

Heureux qui comme Baba

par Lahcen Nachef

Qu’a à regretter un homme dont la vie a été pleine de joie, d’humeur, de folies, mais aussi de générosité et de partage ?

Larbi Babahadi, depuis que je t’ai connu en 1978 au CPR  d’Agadir, tu n’as pas changé. Je m’en suis rendu compte encore la dernière fois que je t’ai rencontré à l’Institut Français d’Agadir quelques jours seulement avant ton dernier départ ! Oui, quelques jours avant de t’en aller, et comme à l’accoutumée, tu étais venu, assis aux premiers rangs, attentif aux discours des intervenants et aux réactions de l’assistance lors du débat. Tu étais assis à mes côtés, l’ai bien fatigué mais ton éternel sourire ne quittait pas tes lèvres.

Tu étais mon professeur de CLC (Communication Linguistique et Culturelle), l’une des disciplines au programme au CPR  que seuls les professeurs les plus talentueux réussissaient. Ton cours était l’un des plus attendus par les stagiaires, tant l’ambiance  était d’apparence bon enfant mais combien joviale et le professeur charmeur. Que de fois tu étais venu agrémenter tes cours avec ton guenbri illustrant des notions de phonétique, de prosodie ou d’interculturel.

En grand modeste que tu étais, tu ne nous avais pas révélé toutes tes nombreuses casquettes. Ce n’était que bien plus tard que j’allais te découvrir d’autres talents. Tu étais un excellent dessinateur de caricatures comme de BD, un musicien amoureux des airs traditionnels et populaires, un sérigraphe créateur et j’en passe et des meilleures…

Qu’as-tu donc à regretter alors que tu avais vécu ta vie, tant qu’artiste que tout simplement d’homme, comme tu l’avais souhaité : une vie pleine de création, d’amour et de philanthropie.

Le regret c’est à nous autres qui aurions voulu t’avoir encore à nos côtés pour nous abreuver dans tes sources intarissables.

Adieu Baba, nous t’aimions et nous t’aimerons pour toujours.

Témoignage de LARBI BABAHADI,

Ancien enseignant, artiste et écrivain:

« J’ai été sous les pierres »

Témoignage publié en 2016 dans le livre de

Abdallah Aourik «Où étiez-vous le 29 février 1960»

56 ans après, les visions du séisme d’Agadir sont restées intactes dans ma mémoire. Des reliquats haïssables avaient trouvé refuge dans un coin de mon âme.  Elles ressortent à un moment ou à un autre et chambardent, attendrissent ou froissent l’ordre de mon quotidien.

Je replonge aujourd’hui dans mon passé, en me faufilant dans les fissures et les failles que le séisme a laissées sur la terre d’Agadir. Du fond de ces cicatrices, je remonte avec des fils de souvenirs qui me permettent, en ce jour, de raccorder une vie, la mienne, qui pendant longtemps est restée éparse et sporadique.

Nous dormions chacun bercé par les images féériques générées par nos parents quand, soudain, vers 23 H 40, le chat de la maison poussa un effrayant miaulement. Paniqué à l’extrême. Il sautait dans tous les coins et poussait des feulements stridents. Mon grand frère Mustapha lui balança sa chaussure sur la gueule et le chat regagna promptement le toit où il s’éclipsa. Nous rigolâmes un moment et chacun se refugia dans sa couverture. Il faisait froid.

Quelques minutes plus tard, un bourdonnement sourd et diffus se propagea dans l’atmosphère. Le bruit s’amplifia progressivement.

Et, brusquement, un immense fracas, suivi d’un soulèvement du parquet, nous réveilla tous.

Je revois encore aujourd’hui des blocs de pierres qui descendaient du toit sur mon corps.

Les grosses pierres étaient illuminées par l’éclat des fils électriques qui se tordaient. Une poutrelle en ciment et en fer vint à mon secours.

La poutrelle se plia sous le poids des autres blocs de pierres et me lova dans son giron comme une mère qui protège son bébé. Un immense bruit enveloppa la ville d’Agadir. Un bruit issu des entrailles de la terre se mélangea avec le fracas des pierres, le crépitement des câbles électriques qui se cassaient … et les cris… les cris … les cris des hommes, des femmes et des enfants meurtris semblables à une immense prière macabre orchestrée par des forces obscures et maléfiques. La vie fusionna avec la mort dans un gémissement lugubre.

Le Roi Mohamed V était debout sur un bloc de pierre et tenait dans sa main droite un grand verre plein d’eau.

« Regardez mes enfants, je suis votre roi et votre père, disait Mohamed V, Vous êtes en plein Jihad, le vrai Jihad qui consiste à sauver vos frères et sœurs. Vous devez boire, même si c’est le Ramadan.

Vous devez boire pour avoir la force de sauver vos frères dans l’urgence ».

Le tremblement de terre du 29 Février 1960 a causé 20 000 morts, et un grand nombre de Gadiris restent encore piégés sous les pierres.

Plus d’un demi-siècle après, les pierres continuent à crier et à gémir de douleur et de honte. À la Kasbah, à Talborjt, les pierres sont restées nues. Elles souffrent de cette absence de pudeur. L’obscénité du vulgaire balance dans leur intimité des canettes tordues et des bouteilles cassées.

A Ihchach les sangliers jouent avec des squelettes déterrés des fosses collectives. Les pierres gémissent encore, elles se lamentent sur l’apathie de notre désintérêt.

Puisse les larmes des pierres fassent germer une brindille d’espoir dans l’aridité ambiante.

 

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