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Livre où étiez-vous le 29 février 1960 ? Est envente dans les librairies d’Agadir

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Livre où étiez-vous le 29 février 1960 ? Est envente dans les librairies d’Agadir

Livre : 

Où étiez-vous le 29 février 1960 ?

de Abdallah Aourik

Préface par Mohammed Amarir

Témoigner d’un événement tragique, comme le tremblement de terre d’Agadir de 1960, et par ceux qui l’ont vécu, est sans doute une démarche qui tente de défier le temps et de fixer par des mots des impressions toujours vivantes dans les mémoires ; défi que l’artiste Abdallah Aourik a relevé non pas par l’art des formes et des couleurs où il excelle mais par l’écriture, par la voie littéraire.

La question de la véracité se trouve ainsi dépassée ; la poser, c’est ignorer que l’événement n’est en lui-même ni tragique ni malheureux, ni blanc ni noir. Chercher à savoir ce qui s’est « vraiment » passé est un faux problème.

Personne ne remet en question « la réalité géologique » du tremblement de terre qui a frappé la ville d’Agadir un 29 février 1960 ; c’est une réalité objective. C’est l’impact humain de l’événement qui est important à saisir, la surprise, l’irrationnel du vécu de l’événement.

Cet impact est bien gravé dans les mémoires individuelles. Celles-ci restent aujourd’hui le seul moyen pour immortaliser cette fatalité. Le foisonnement des médias, des moyens d’enregistrement et de stockage, des moyens de diffusion numérique (que nous vivons) qui défient le temps et l’espace, ne doit pas nous faire oublier la rareté et la pauvreté des moyens d’enregistrement en 1960. Même avec ces médias numériques d’aujourd’hui, je pense que la profondeur des impressions et la dimension humaine d’un tel événement tragique leur auront échappé : ils exercent sur l’imagination des récepteurs et des consommateurs d’images un certain despotisme en leur imposant un témoignage imagé et visuel, alors que les mots libèrent l’imagination en permettant à chacun d’imaginer et de revire (pour les rescapés) non pas le tremblement de terre mais ses effets psychologiques, sociaux et humains qu’ils portent en eux.

Pour réussir cette entreprise, Abdallah Aourik donne la parole à ceux qui ont vécu l’événement. Ce sont donc les rescapés qui témoignent, ceux qui ont échappé à la mort. Or l’expérience de la mort appelle à la fois deux types de paroles.

Une parole métaphysique qui cherche à comprendre la fatalité qui a frappé un collectif et engendré des milliers de morts en quelques secondes ; c’est le questionnement qu’ont posé les philosophes des Lumières à propos du tremblement de Lisbonne de 1755 (tremblement qui a frappé également Agadir).

Les témoins qu’a sollicités l’auteur ne sont pas philosophes, mais musulmans, chrétiens, juifs et non croyants.

Leurs philosophies s’arrêtent à des mots comme « fatalité », « Dieu » ou encore « je ne comprends pas » ; il s’agit bien pour eux d’un « mal métaphysique » émanant d’une transcendance, mais personne n’ose accuser ; on se culpabilise plutôt : on mérite ce qui nous arrive. Voilà ce que l’auteur a réussi à révéler par ses interrogations : l’homme face à la mort. Certains voient dans le moment de la tragédie le signe d’une transcendance paradoxalement clémente. En effet, le tremblement de terre a frappé la ville la nuit pendant le mois de ramadan ; beaucoup de gadiris veillent ou sont dans la rue et dans les cafés, cette vie nocturne que favorise le mois de ramadan avait probablement limité le nombre de victimes. C’est sans doute l’expression de la philosophie du moindre mal.

Une autre parole moins transcendante s’exprime aussi sur l’événement ; elle ne cherche pas à comprendre mais se veut introspective ; au-delà de cette dimension métaphysique que manifeste l’impuissance à comprendre la surprise tragique de l’événement, des témoignages des survivants ont révélé des réponses « humaines » de solidarité et de compassion.

Les paroles musulmane, chrétienne, juive, marocaine et étrangère soulignent à l’unisson leur identité de gadiris, leur égalité devant la souffrance et la mort. Tous les rescapés pleurent les leurs, mais aussi ceux de leurs voisins quels qu’ils soient…Ils sont unis dans le malheur et par le malheur. Les témoignages révèlent également, malgré la proximité du tragique, les prémisses d’une vie qui reprend ses droits : des enfants qui jouent au foot, des femmes et des hommes qui racontent déjà au passé le terrible événement, des Français qui hésitent entre une vie d’ici et une vie d’ailleurs, des cafés improvisés ; bref le traumatisme se banalise et se transforme en une énergie vitale. La nature humaine est ainsi : la vie l’emporte sur la mort.

Cela ne signifie nullement qu’il faut oublier la tragédie, ce qui est d’ailleurs impossible. C’est l’autre versant de la nature humaine ; l’entreprise de l’auteur du livre ne se réduit pas à la remémoration et au témoignage du traumatisme, mais tente d’aider les survivants à exprimer par des mots l’exprimable pour faire revivre ses lecteurs, surtout ceux qui n’ont pas vécu l’événement, des émotions fortes afin d’étendre le souvenir dans le temps en l’inscrivant dans des mémoires juvéniles.

Pour ce, Abdallah Aourik favorise l’oralité, la spontanéité et la liberté des témoignages. Il a su accoucher les émotions et les impressions, à l’instar de ce qu’a fait Socrate pour les idées, mais par « une maïeutique » originale, celle d’un artiste.

 

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